Cahier 6 : colloque 2005

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Problématique et

sommaire

Les cahiers d'Éducation & Devenir - N° 6 nouvelle série

n° double

 

 

Enseigner : autonomie et responsabilité des acteurs

Colloque de Lyon, 1,2, 3 avril 2005

     
voir aussi reportage et notes sur le colloque  

 

PROBLÉMATIQUE
Extraits

Pour lire le texte complet

E

n quelques décennies, sous la pression de facteurs divers le système éducatif français a subi de profondes mutations. Lentement mais de façon continue, depuis les années 70, les identités professionnelles changent sous l’effet croisé d’une série de facteurs :  la nouvelle organisation des pouvoirs due à la décentralisation, les logiques économiques qui imposent d’évaluer le rapport entre l’efficacité et le coût des actions entreprises, l’émergence d’une demande de participation sociale et la nouvelle distribution des rapports entre le capital et le travail, la redéfinition des rapports de production au niveau mondial. Elles changent aussi en lien avec l’accélération et la variété des productions des connaissances, en réaction aux transformations des modes de validation dans un espace où la formation est aussi un marché. Les représentations idéologiques et le rapport aux valeurs évoluent aussi. Face à ces bouleversements, et au risque de dispersion, l'établissement scolaire est apparu comme le lieu dans lequel l'action éducative trouve sa cohérence. On perçoit là le sens même du projet d'établissement, tentative de définir une réponse locale aux objectifs nationaux, réponse qui tresse ensemble le travail pédagogique et éducatif, le fonctionnement de la démocratie interne (le maillage interne avec son système et ses sous-systèmes de délégations), le champ de la gestion et celui de l'organisation.

[...]

Pourtant on a pu constater que dans les établissements, ces changements n'avaient, la plupart du temps, affecté qu'en surface le fonctionnement de la classe et peu agi sur les processus d'apprentissage. On a pu dire que ces évolutions étaient restées à la périphérie, sous forme d'expérimentations, de projets innovants…La boîte noire de la classe, principe structurant de la professionnalité enseignante, résiste. L'espace et le temps se plient à sa force d'organisation.

 

  

A

ujourd'hui, ne semble-t-il pas que la transformation du paysage subisse une accélération inédite ?

 

L'Etat poursuit l'idée d'inscrire ses orientations pour le système éducatif dans un texte de loi, jusque et y compris dans certains détails des pratiques : diversification des parcours, modularisation des référentiels, individualisation des enseignements…

L'objectif d'une Ecole de la réussite pour tous, au-delà de la difficulté à aboutir à un vrai consensus comme au-delà des débats sur les moyens, ne dessine-t-il pas un champ de responsabilités qui interroge chaque personnel de l'éducation quant à sa participation propre aux visées de cohésion sociale comme de prospérité économique ? L'évaluation de l'efficacité des actions entreprises est à l'ordre du jour en même temps que celle des compétences mise en œuvre. Avec la perspective de passer de l'obligation de moyens, que l'éducation partageait jusque là avec la médecine, à une obligation de résultats, ne voit-on pas se profiler un changement radical des procédures et du sens même de l'évaluation ? [...]

L'établissement, pour faire face à toutes ces composantes, se transforme ; des fonctions nouvelles apparaissent, d'autres se consolident. Des tâches mieux identifiées ou nouvelles s'intègrent à la définition de la mission des enseignants (pilotage de niveau, de classes, de projets, encadrement, responsabilités logistiques, animation d’équipes, etc...)

Les modes de direction se modernisent : les chefs d'établissement sont invités à pratiquer les audits, à organiser la réflexion, à faire des diagnostics, à construire des délégations en fonction des objectifs arrêtés avec les autorités de tutelle. L'établissement devient un espace de travail coopératif dans lequel des partenaires mieux identifiés peuvent construire une stratégie à partir d'un diagnostic partagé.  [...]

Certes, les acteurs vivent parfois ces transformations comme une surcharge ou un éloignement de leur mission première, mais avec le temps n'assiste-t-on pas à une évolution des services. Les métiers récemment entrés dans le système ne transforment-t-ils pas peu à peu le paysage ? [...]

La structure classe a résisté et reste un élément indispensable, mais la différenciation sous la forme de dispositifs « d’aide à côté de la classe », inaugurée en 1992, avec les modules, s'est soudain accélérée. En dépit d'un manque certain de lisibilité, la diversification actuelle de l’offre éducative (PPCP, TPE, IDD, Aide, ECJS, Heure de vie scolaire…) ne représente-t-elle pas un levier pour changer la relation pédagogique, pour réussir l'individualisation et permettre une meilleure réussite de tous ?  [...]

 

Les "nouveaux contextes" que nous évoquons dans le titre de notre colloque, nous interpellent et interpellent l'enseignement, sur un plan culturel, social, philosophique.

[...]

 

Face à l'incertitude du monde, saurons-nous inlassablement questionner, préparer un devenir plus démocratique, en nous ressourçant dans l'espérance d'un monde toujours meilleur ?

On voit bien que l'ensemble de toutes ces déterminations qui brossent incomplètement les nouveaux contextes ne sont pas des sujets pour experts mais bien des questions qui habitent notre quotidien et mettent en perspective l'avenir de l'école. La boîte noire s'entrouvre sous l'effet d'une force centripète reconduisant toutes ces questions vers la relation éducative elle-même, et singulièrement vers notre responsabilité d'enseignant.

 

Accueil    
  Yves Grellier, directeur du CRDP de Lyon  
Ouverture du colloque  
 
bulletLolf et pédagogie

Alain Morvan, recteur de l'académie de Lyon

 
bulletProblématique
José Fouque, président d'Éducation & Devenir
     
Conférences d'ouverture  
 
bullet Enseigner dans les nouveaux contextes

Jean-Paul de Gaudemar, recteur de l'académie d'Aix-Marseille

 
bullet Quel(s) homme(s) prépare-t-on pour demain ?
Anne-Marie Drouin-Hans, maître de conférence, université de Bourgogne
     
Table ronde  
  Enseigner et piloter dans le système éducatif, demain
  animateur : Jean-Claude Boulu, principal du collège Victor Grignard, Lyon

Contributions à la table ronde

   
 
bulletLes missions, les leviers et les obstacles à l'enseignement de demain
Béatrice Ricard, professeur de sciences physiques, académie de Lyon
 
bulletEnseigner et piloter dans le système éducatif demain      
Robert Thollot, professeur de sciences économiques et sociales, académie de Lyon

Synthèse de la table ronde

   
 
bullet Conférence
Philippe Meirieu, directeur de l'lUFM de Lyon
     
Ateliers    
 
bulletLolf : culture des résultats
Académie de Rouen
 
bulletProfessionnalisation des acteurs
Académie d'Aix-Marseille
 
bulletLoi d'orientation
Académie de Dijon
 
bulletCollectivités territoriales et partenaires
Académie de Grenoble
 
bulletAutonomie et responsabilité de l'établissement
Académie de Lyon

Contributions aux ateliers

   
 
bulletAutonomie et responsabilité de l'établissement et dans l'établissement

Ø Claude Pair, ex-recteur de l'académie de Lille et auteur du rapport : « Faut-il réorganiser l'Éducation nationale ?»

Ø Jean Yves Langanay, IPR - IA, académie de Lyon

Ø Claude Rebaud, proviseur, académie de Lyon

 
bulletLa LOLF, culture du résultat, implications pédagogiques, globalisation, contractualisation
Erik Louis, IA - DSDEN de l'Eure
 
bulletLa réussite de tous dans la relation avec la formation tout au long de la vie
Jean-Pierre Cuvelier, IA - DSDEN de la Nièvre

Le grand témoin

Claude Pair
     
Conférence de conclusion  
 
bullet Liberté pédagogique et culture de résultats                    
Françoise Clerc, professeur à l'université, Lyon

 

Enseigner dans les nouveaux contextes
Extraits

Est-ce que nous ne sommes pas aujourd'hui devant une demande d'éducation qui est en quelque sorte une demande d'assurance ?

Ce n'est pas un hasard si on parle aujourd'hui beaucoup du principe de précaution. Ce qui aurait pour implication, bien évidemment, de renverser le rapport que l'enseignant a d'ordinaire avec son enseignement. L'enseignement ne serait plus seulement [confronté à]une question visant à dire comment transférer des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être, mais il devrait plutôt se poser la question des accidents, des aléas, des dysfonctionnements du système. Enseigner aujourd'hui serait d'abord faire en sorte qu'il y ait transmission pour tous et donc prévenir les risques de non-transmission. Mine de rien, j'ai tendance à penser que c'est un renversement assez essentiel de notre problématique.

Dans cette physique particulière qui est la nôtre, si je peux prendre une métaphore empruntée au monde scientifique, je dirai volontiers que nous sommes d'une certaine manière, en matière de sciences de l'éducation, en train de vivre un passage dont la portée épistémologique serait peut-être comparable à celui du passage de la mécanique classique à la mécanique quantique. Je veux dire par là que ce qui est important pour nous, c'est la question du pilotage par rapport aux résultats attendus du système et c'est en ce sens que la perspective s'avance.

Sur quoi je voudrais appuyer cette thèse, et surtout quelles conséquences je voudrais en tirer quant à ce que l'on pourrait appeler les nouvelles figures de l'enseignant, tout au moins les nouvelles figures attendues, espérées, les nouvelles figures à inventer?

 

Quel(s) homme(s) prépare-t-on pour demain ?
Chapô

Dans la question « quel(s) homme(s) prépare-t-on pour demain ? » perce une tension entre l'espoir du meilleur et la crainte d'une régression.

De plus, nous pouvons nous interroger sur son énoncé même et proposer d’autres formulations pour tenter de l’éclairer.

 Pourquoi ne pas la reformuler ainsi : « Quel(s) homme(s) nous prépare-t-on pour demain ? » Qui est alors ce « on » ? Les autres ? Nous nous retrouvons en position    de passivité. Ou encore : « Quel(s) homme(s) voulons-nous pour demain ? » Cette fois, c'est à nous de construire. Comme nous venons de le voir, sans cesse, nous oscillons entre le désir de progrès, l'anticipation et la crainte de la nouveauté.

 

Participants à la Table ronde
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Madame Petitjean, Professeur en Lycée Professionnel

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Mme Ricard, Professeur de sciences physiques

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M. Thollot, Professeur de sciences économiques et sociales

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Mme Debicki, Principale de collège en REP

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M. Saudejaud, proviseur d'un lycée de centre ville

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M. Dupré, IA-IPR d'EPS

 

Conférence de Philippe Meirieu
Extraits

Vous résistez ! Il faut savoir résister mais il faut savoir aussi que nous avons perdu. Nous avons politiquement perdu sur à peu près toutes Les valeurs que nous portons, non pas depuis 1981 mais depuis la création de l'institut Jean-Jacques Rousseau en 1901 par Edouard Claparède à Genève. Inventorions les différents points sur lesquels nous avons perdu.

Nous avons perdu sur la mise en place d'une pédagogie différenciée au sein de la classe avec une organisation souple du temps, avec une capacité à installer un vrai tutorat auprès des élèves. Nous avons perdu au profit de la linéarité taylorienne, au profit du « plus de la même chose » pour ceux qui n'en veulent déjà pas.

Nous avons aussi perdu sur l'hypothèse généreuse d'un lien fort entre les savoirs et la culture qui, aujourd'hui, est battu en brèche par l'idéologie du socle commun. Le socle pour tout le monde, oui, mais pas la statue. Nous allons voir nos élèves se promener comme des socles. Ce seront de beaux socles, mais, au-delà, que vont-ils porter ?

Nous avons perdu au regard même des conceptions de l'apprentissage sur lesquelles nous travaillons depuis si longtemps. Nous avons perdu la notion de sens au profit de celles de répétition (à traduire par redoublement), d'évaluation  (systématique, de performance. Nous avons également perdu sur cette conception   fondatrice que c'est par la culture qu'on accède aux savoirs. L'idée de socle n'est  qu'une autre façon de revenir au vieux lieu commun de «bases» dont toute la  recherche en éducation tente de se débarrasser depuis plus d'un siècle. Les bases n'existent pas, les élèves en difficulté ont besoin d'un haut niveau d'exigences culturelles, de textes et d'enjeux culturels forts ; ils n'ont pas besoin éternellement qu'on leur répète qu'ils n'ont pas acquis les bases.

Nous avons perdu dans le domaine de la démocratie lycéenne : rien dans la loi sur cette question. Nous avons perdu dans le domaine de la démocratie au sein des établissements même si quelques déclarations d'intentions et quelques courageuses prises de position d'un député de la majorité, Pierre Henri Périsol, ont permis d'introduire dans la loi un certain nombre d'éléments sur la place des parents. […]

Nous avons perdu sur la construction du rapport aux savoirs. À cet égard, la suppression des TPE en terminale reste à mes yeux, plus qu'une erreur ou une faute, le signe réel d'une volonté de changer radicalement le paradigme éducatif qui est celui sur lequel nous nous battons depuis un siècle. […] les TPE ont été supprimés parce qu'il fallait punir symboliquement un certain type de rapport aux savoirs et qu'il fallait restaurer démagogiquement une certaine conception de l'autorité des enseignants, conception qui est le contraire de ce à quoi nous voulons par ailleurs former le citoyen, à savoir la démocratie.

Nous avons perdu sur la notion de sanction par l'introduction inique de la notion de sanction collective, contraire au droit, par l'assimilation du travail supplémentaire à la sanction…

 

Le grand témoin : Claude Pair
Extraits

Le colloque a été construit de manière très soigneuse... dans une belle perspective « descendante », top-down disent les Anglo-saxons, du sommet à la base, du plus loin au plus près, du contexte global puis ministériel aux collectivités territoriales, à l'établissement et enfin aux personnels. Je note malicieusement le contraste avec l'autonomie et la responsabilité de ces acteurs : peut-être aurait-on pu attendre l'inverse, une démarche « ascendante », bottom-up, qui retourne la pyramide sur sa pointe, comme le proposait le rapport « Centrale 2000 » écrit en 1993 sous la direction de Céline Wiener. Il est vrai qu'aujourd'hui on n'est plus très sûr que l'élève soit au centre du système, et il n'y a donc plus de raison pour que l'établissement se trouve au cœur de l'organisation ! Mais je persifle abusivement : il ne s'agit que de la construction intellectuelle du colloque et nos habitudes cartésiennes incitent à cheminer du général au perticulier sans pour autant impliquer que, sur le fond, nous serions d’accord avec un pilotage hiérarchique descendant.

 

Liberté pédagogique et culture de résultats    
Extraits

Tout d'abord, il faut remarquer qu'il existe, au-delà de son apparente évidence, un non-dit du titre de la conférence. « Liberté pédagogique et culture de résultats» peut se décliner au moins de trois façons :

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les sujets sont libres et les résultats de leur action sont jugés positivement ; alors tout va bien et c'est normal ;

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les sujets sont libres, mais les résultats de leur action sont évalués négativement ; leur responsabilité individuelle est engagée et ils sont soit peu compétents, soit coupables de mésuser de leur liberté.

Ces deux raisonnements, dans Le cas le plus favorable, n'entraînent aucune gratification, dans le cas le plus défavorable provoquent une suspicion des évaluateurs, une culpabilisation des évalués. 

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les sujets ne sont pas libres et alors, quels que soient les résultats, il ne se passe rien.

Ce dernier raisonnement revient à externaliser la responsabilité sur le système. Il constitue la réponse la plus efficace au raisonnement précédent. Il correspond  exactement  ce  que  tout professionnel est enclin à dire dès lors qu'il n'est pas dans un rapport de confiance avec l'organisation qui l'emploie. Invoquer le manque de moyens, le poids de l'Inspection, le manque de motivation des enfants, l'hostilité des parents, l'incompréhension de la société, est une stratégie gagnante à tous les coups. Poser le problème en termes de liberté et d'obligation de résultats ne peut déboucher que sur un blocage : démontrer que l'on n'est pas libre tout en revendiquant une plus grande liberté constitue la défense la plus efficace contre l'obligation de résultats. Si le politique passe outre, il est considéré comme déraisonnable et persécuteur.